2051 - Le doute
- hoangyenanne
- Mar 19
- 6 min read
Updated: Mar 25
Discours d'ouverture dans le cadre de E-AI 2025 au Palais des congrès à Montréal

Bienvenue en 2051.
Le doute est le moteur du monde.
... Suis-je en train de dire que ce n'est pas le courage ? La curiosité ? La candeur ? Oui, c'est aussi tout cela. Mais le doute, c'est quand même magique.
Le doute a été le moteur du monde, car il nous a poussés à questionner, à explorer, à chercher
au-delà de ce que nous croyions savoir. C’est lui qui a permis aux philosophes de redéfinir la vérité, aux scientifiques de remettre en cause les dogmes établis, aux inventeurs d’imaginer des solutions alternatives.
Les artistes, eux, y puisent sans cesse pour créer l’inattendu, repousser les limites de l’expression et éviter de sombrer dans le déjà-vu ou dans ce qui appartient à une autre personne.
Chaque révolution, qu’elle soit scientifique, technologique ou sociale, est née d’une remise en question, d’un refus du statu quo, d’un doute fondamental qui a ouvert la voie au progrès.
René Descartes disait : « Pour atteindre la vérité, il faut une fois dans sa vie se défaire de toutes les opinions que l'on a reçues et reconstruire de nouveau tout le système de ses connaissances. »
Socrate nous rappelait : « Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien. »
Voltaire affirmait : « Le doute n'est pas une condition agréable, mais la certitude est absurde. »
Ernest Renan: Le doute est un hommage que l’on rend à la vérité
Marie Curie : « Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre. »
Einstein: « Plus le doute est grand, plus le réveil est grand. »
Mon père a connu son plus grand moment de doute en arrivant à Montréal. Oui, oui—encore plus que lorsqu’il a quitté le Vietnam sur un bateau à 19 personnes... et que seuls 9 ont atteint la rive.
Ce doute, il l’a ressenti face à cette terre promise, ce rêve d’une nouvelle vie en toute dignité. Mais la réalité ? Son premier emploi ? Il ne parlait pas la langue. Il ne savait même pas comment demander du travail.
Alors, chaque matin, il s’est présenté au Hilton Hotel, attendant qu’une porte s’ouvre. Une semaine plus tard, un gestionnaire, à bout de patience, lui a lancé :
« Puisque tu es là, prends ce seau d’eau et nettoie ce que tu veux, tant que tu ne
déranges pas les clients. »
C’est ainsi qu’il a commencé à nettoyer les rampes d’escaliers...à atterrir en cuisine.
En grandissant, il me posait trois questions chaque jour :
● As-tu bien mangé aujourd’hui ?
● As-tu été gentille ?
● Es-tu heureuse ?
Trois questions toutes simples. Trois réponses positives ? Continue. Sinon, ajuste ta vie. Par contre, dès qu’il sentait le doute... Il m'interdisait de rester dans cette paralysie. ‘’ Le doute; c’est ton instinct qui te parle. Utilise-le pour avancer.’’
En société, nous avons grandi avec le doute. Il a toujours été là, tapi dans l'ombre, à la frontière entre la prudence et l'angoisse, entre l'analyse et la paralysie. Mais on nous a appris à le craindre, à le taire:
« Arrête de poser autant de questions !»
« Pourquoi tu hésites autant ? Fais confiance !»
« Sois plus sûr de toi !»
« Si tu doutes, c'est que tu ne crois pas vraiment en ce que tu fais.»
Le doute a souvent été vu comme un défaut :
Une absence de foi
Un manque de conviction
Une lenteur paralysante
Puis, un jour, on s'est retrouvé en 2025...
Un monde où les gens ont dû se faire rappeler de douter.
Nous avons eu peur pour l’EDI. Équité, diversité, inclusion.
Nous avions cru que l’IA, avec ses algorithmes sophistiqués, pourrait nous aider à bâtir un monde plus juste. Mais au lieu de cela, nous avons vu des biais se renforcer, des portes se refermer, des voix s’effacer. Les mêmes mécanismes qui, dans une cuisine de 1990, laissaient une place aux exclus de la société, semblaient disparaître derrière des modèles qui, sans le vouloir, normalisent l’exclusion.
Si vous voulez savoir à quoi ressemblait vraiment l’inclusion, il suffisait d’ouvrir la porte arrière d’un restaurant en 1990. Dans une cuisine identique à celle où mon père a cuisiné. Dans la cuisine, vous trouverez des lesbiennes, des réfugiés, d’anciens détenus, des personnes issues de groupes marginalisés, des neurodivergents. Ensemble. Ils ne parlaient pas la même langue, ne partageaient pas toujours les mêmes valeurs ou croyances. Mais ils étaient là, parce que c’était l’un des rares endroits qui ouvrait la porte et disait : “Entrez.”
Ensemble, ils préparaient à manger.
En 2025, nous avons réalisé que la technologie seule ne ferait jamais le travail à notre place.
On croyait qu’avec l’IA, on aurait des réponses parfaites, instantanées, sans erreurs. On pouvait enfin déléguer notre esprit critique à des algorithmes. Mais très vite, on s’est rendu compte qu’on était en train de troquer notre jugement contre une illusion de vérité absolue.
«...On aurait du juste troquer nos tâches répétitives finalement... »
À cause de cela, on a été obligé d'ajouter des tentacules à des mots comme "hallucination". Autrefois, une hallucination était un phénomène psychologique, une perception erronée du réel. Avec l’essor de l’IA, le mot a muté.
Désormais, une IA qui invente des faits, déforme la vérité ou génère du contenu faux est aussi accusée « d’halluciner ». Ce glissement de sens en dit long : nous avons intégré que les machines pouvaient se tromper, mais nous avons mis du temps à réapprendre à douter de leurs réponses.
En 2025...
On a dû réintroduire des cours de jugement critique.
Dans les écoles, on a commencé à enseigner non seulement comment utiliser l’IA, mais surtout comment la questionner. On a encouragé les élèves à ne pas accepter une réponse simplement parce qu’elle venait d’un modèle avancé. On leur a rappelé qu’un bon chercheur, un bon journaliste, un bon artiste ne se contente jamais du premier jet.
Dans les entreprises, on a redécouvert l’importance du doute dans la prise de décision. L’époque où l’on copiait collait des recommandations générées sans réflexion a laissé place à une approche plus nuancée : Qui a entraîné ce modèle ? Avec quelles données ? Quels biais sont présents ?
Dans les médias, la confiance aveugle en l’IA générative a provoqué des fiascos spectaculaires. Des images truquées relayées comme authentiques, des citations inventées attribuées à des figures publiques, des analyses biaisées présentées comme des faits. La désillusion a été brutale.
Et c’est là que quelque chose d’important s’est produit.
Les outils n’avaient pas changé. Mais nous, oui.
Nous avons compris que le problème n’était pas l’IA. C’était notre façon de l’utiliser.
La danse a toujours fait partie de ma vie. Un jour, ma professeure de mathématiques, une femme plutôt sérieuse et pleine de conviction, est venue me voir en spectacle. C’était un de ces moments où vous êtes tellement concentré à danser que vous oubliez tout le reste. À la fin du spectacle, elle s’approche, elle me regarde droit dans les yeux et me dit : « Tu devrais aller en danse, pas en mathématiques. »
J’étais pris entre deux interprétations: soit j’étais vraiment nul en maths et elle essayait délicatement de m’orienter ailleurs, sans me froisser, soit elle avait vu un potentiel caché que moi-même je ne percevais pas.
Dans une autre vie, j’aurais choisi la danse, mais les sciences m'ont plutôt choisi... Pourtant en 2025, la danse a été mon point d’ancrage mental. Pourquoi la danse ? Parce qu’elle incarne l’intelligence du corps, l’équilibre entre la technique et l’intuition, entre le contrôle et le lâcher-prise.
Imaginez un instant : si l’IA était une partenaire de danse, comment bougerait-elle avec nous ? Serait-elle cette complice gracieuse, attentive à nos mouvements, capable d’anticiper notre rythme avec fluidité ? Ou plutôt une force rigide, imposant son propre tempo, cherchant à nous guider sans jamais vraiment écouter ?
En 2025, où en sommes-nous dans cette danse avec l’IA ? Avons-nous trouvé notre équilibre ? Ou hésitons-nous encore entre vouloir la contrôler et la laisser prendre le pas sur nous ? Trop souvent, l’IA s’est montrée intrusive, imposant un rythme qui ne correspond ni à nos besoins ni à notre réalité. Mais la vraie question, c’est: pourquoi cette déconnexion ? L’IA est-elle mal conçue, ou sommes-nous simplement incapables de bien la guider ?
Avec le temps, nous avons compris que l’innovation ne se résume pas à la puissance des modèles ou à leur vitesse d’exécution. La véritable avancée, c’est leur capacité à s’adapter à notre cadence humaine. À enrichir notre mouvement, sans jamais le diriger. Car la confiance ne se décrète pas : elle se construit. Elle naît de notre capacité à évaluer l’IA, à la questionner, à lui faire une place dans nos vies, sans jamais lui abandonner la chorégraphie.
Alors, peut-on vraiment faire de l’IA un partenaire de danse ? Ou doit-elle toujours suivre nos pas ? Et surtout, dans cette danse, qui mène réellement ?
Faire confiance à l’IA ? Non.
Faire confiance à notre capacité de bien l’utiliser ? Oui.
Ce moment a marqué un tournant.
En 2025, le doute n’était plus vu comme un obstacle. Il redevenait ce qu’il avait toujours été : un outil puissant, une boussole pour avancer sans se laisser aveugler.
Et c’est ainsi qu’on a évité de sombrer.
De sombrer dans le déjà-vu.
Dans ce qui appartient à une autre personne.
Dans ce qui nous semblait trop beau pour être vrai.
Bienvenue en 2051.
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